hong kong protest TST
Photo : Vivek PRAKASH / AFP

Christopher (pseudo) est un français ayant vécu à Hong Kong.

J’ai lu ici et là des comparaisons entre les manifestations à Hong Kong et celles des gilets jaunes. Chez des internautes mais également chez des politiques comme Manon Aubry et Jean-Luc Mélenchon. Je peux comprendre pourquoi certains y voient des similitudes.

Ce sont deux mouvements citoyens, hors des partis, hors des syndicats, organisés par les réseaux sociaux. Dans les deux cas il s’agit d’un affrontement avec le gouvernement, qui se matérialise sur le terrain par un affrontement avec les forces de l’ordre. Les blessés sont au cœur de la communication des manifestants, en France comme à Hong Kong.

La légitimité du chef de l’exécutif, comme celle du Président Français sont remises en causes. Les institutions, judiciaires et policières, font l’objet d’une grande défiance.

Les deux mouvements se veulent sans leader, avec une forte dose démocratie interne, qui s’exprime par des votes en ligne (Facebook pour la France, Telegram pour Hong Kong).

Mais les points communs s’arrêtent là, et les différences sont nombreuses. Ces mouvements n’ont pas les mêmes objectifs, pas les mêmes méthodes, une sociologie complètement différente un surtout un contexte qui n’a rien à voir. Voici 10 différences.

Leadership

Premièrement le mouvement baptisé anti-ELAB n’a pas de leaders, pas par choix mais par la force des choses. Les leaders du mouvement des parapluies ont tous été envoyés en prison (Benny Tai, Joshua Wong, Nathan Law). Ceux qui s’expriment le font à visage masqué, sauf  Brian Leung qui s’est exprimé à visage découvert à l’intérieur du Parlement occupé mais a rapidement quitté le territoire pour poursuivre son doctorat aux Etats-Unis.

Les gilets jaunes se veulent un mouvement sans leaders, mais force est de constater que des personnalités comme Maxime Nicolle, Eric Drouet, Priscilla Ludowski, Jérôme Rodrigues ont eu une influence forte sur le mouvement et l’ont souvent représenté dans les médias.

Relations avec les politiques

Les gilets jaunes sont hostiles aux politiques en général, et au principe même de démocratie représentative. Les manifestants à Hong Kong sont hostiles aux politiques pro-pékin qui conservent le pouvoir depuis la rétrocession en 1997 grâce à un système dans lequel la moitié des députés et le Chef de l’exécutif ne sont pas élus au suffrage universel (ni direct, ni indirect).  Ils et réclament une véritable démocratie représentative.

Deux chiffres pour illustrer : les manifestants à Hong Kong s’opposent à leur chef de l’exécutif Carrie Lam qui a reçu 777 voix. En France ils s’opposent au Président de la République Emmanuel Macron qui en a reçu 20 743 128 au second tour.

A Hong Kong, on est dans un système avec deux camps très marqués et les manifestants appartiennent clairement à l’un des deux camps. La situation politique en France est bien plus complexe, les partis d’opposition étant plutôt favorables aux gilets jaunes (soutien pas toujours réciproque) et la majorité plutôt hostile, mais avec des exceptions, notamment les Républicains qui ont régulièrement condamnés les violences.

Relations avec les médias

Les manifestants en France étaient très hostiles aux journalistes à quelques exceptions (RT France et Le Media), les manifestants à Hong Kong sont très reconnaissants envers les journalistes à quelques exceptions (médias d’Etat chinois comme Global Times et la chaîne Hong Kongaise TVB).

Paradoxalement, les gilets jaunes étaient très présents dans les médias français, invités sur nombreux plateaux de télévision, ce qui n’est pas le cas des manifestants à Hong Kong qui cherchent à tout prix à cacher leur identité et donc fuient les objectifs ou s’expriment à visage couvert. La raison est simple, les manifestations à Hong Kong sont officiellement qualifiées d’émeutes et la simple participation à une émeute (sans commettre soi-même de violence) est punie de 10 ans de prison.

A noter, un groupe de manifestants a pris l’initiative d’organiser des conférences de presse (à visage couverts) en chinois, anglais et même langue des signes pour essayer de contrer la communication gouvernementale.

Sociologie des manifestants

Sociologiquement, les manifestants ne sont pas du tout les mêmes. En France ce sont les “laissés pour compte de la mondialisation”, ils se revendiquent comme n’ayant pas les moyens. A Hong Kong il y a parmi les manifestants des banquiers d’affaires, des pilotes.

Il y a aussi beaucoup d’étudiants qui n’ont pas forcément les moyens (qui ont sollicité et obtenu de l’aide) mais ça n’est pas l’objet du mouvement.

C’est un mouvement avant tout pour les libertés individuelles et pour la démocratie. Aucune des 5 demandes n’a un rapport avec le pouvoir d’achat.

Une étude a été menée à Hong Kong, selon laquelle il y a 46% de femmes, 78% de diplômés du supérieur, 50% de 20-29 ans et à 59% de classe moyenne.

sociologie manifestants hongkongais

Ils vivent dans une des métropoles les plus connectées au monde. Les gilets jaunes sont moins diplômés, plus âgés, plus modestes et souvent ruraux.

La voiture est au cœur du mouvement des gilets jaunes, à tel point que leur symbole fait partie des accessoires obligatoires en voiture. Ils sont contre la hausse des taxes sur le diesel, contre la limitation à 80, contre la hausse du coût du contrôle technique, contre l’interdiction des véhicules polluants dans Paris etc. A côté de ça quasiment aucun des manifestants à Hong Kong n’a de voiture, c’est une ville dans laquelle seuls 10% des résidents ont une voiture. Les taxes à l’achat d’un véhicule sont de 130%  pour éviter la congestion dans une ville extrêmement dense. La quasi-totalité des trajets se font en transports en commun, grâce à un système parmi les meilleurs au monde.

Demandes

Ces 5 demandes sont une autre grande différence. Depuis le début, elles n’ont pas changé (retrait de la loi, enquête indépendante sur les violences policières, retrait de la qualification d’émeute, libération des manifestants et suffrage universel).

Les gilets jaunes au départ avaient une demande, l’abandon de la surtaxe sur le carburant. Comme ils ont obtenu gain de cause assez rapidement ils ont dû trouver d’autres demandes, notamment le RIC, mais aussi une augmentation du SMIC, une baisse des impôts, le rétablissement de l’ISF. Chaque rond-point a établi sa propre liste de demandes.

Les manifestants dans les rues de Hong Kong n’ont, en revanche, rien obtenu, pas même le retrait de la loi d’extradition, seulement sa suspension.

Ils ont eu droit à des excuses de la chef de l’exécutif mais qui n’ont pas convaincu grand monde parce qu’au lieu de s’excuser d’avoir voulu faire voter la loi malgré l’opposition de la population elle s’est excusée de l’avoir mal expliquée.

Méthodes

Sur les méthodes, on voit des images d’affrontements avec la police dans les deux cas mais les méthodes ne sont pas les mêmes. A Hong Kong il n’y a pas de casse de boutiques, d’abribus, de voitures etc. Il existe quelques exceptions pour les voitures, une voiture ayant forcé un barrage a été abimé et une voiture appartenant à un mafieux auteur de violences sur des manifestants également.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y pas de dégradations à Hong Kong, mais elles sont plus ciblées. Il y a eu des dégradations du parlement et de commissariats essentiellement.

De manière générale, même si le niveau de violence est plus élevé que dans les précédentes manifestations, il reste bien en deçà du niveau de violence en France. Le nombre de policiers blessés et le nombre de manifestants blessés sont bien plus faibles. En France : 12 morts et 4190 blessés. A Hong Kong 5 suicides et 230 blessés.

Il y a eu beaucoup plus d’arrestations en France ‎8 700 contre 700 à Hong Kong. Ce qui peut s’expliquer par plusieurs facteurs, dont la plus grande quantité d’infractions des gilets jaunes mais aussi la plus grande expertise des CRS et gendarmes mobiles français qui sont habitués à gérer ces situations alors qu’à Hong Kong les dernières émeutes remontent à 1967.

Idéologie

Contrairement aux gilets jaunes, les manifestants de Hong Kong ne sont pas contre le libre-échange et la mondialisation. Hong Kong est un paradis fiscal dont la seule raison d’exister c’est la finance, le libre-échange et la mondialisation.

L’idée de vivre en autarcie, de consommer local est absurde à Hong Kong qui ne produit quasiment rien, n’est autonome ni en nourriture, ni en eau, ni en électricité.

Parmi les demandes des gilets jaunes il y avait d’augmenter la fiscalité des riches et de baisser celle des classes moyennes, c’est totalement absent à Hong Kong. Il n’y a ni ISF, ni imposition du capital. Le taux maximal de l’impôt sur les sociétés et de l’impôt sur le revenu est de 16%. Bien sûr il y a de grandes inégalités à Hong Kong et un certain nombre de manifestants en souffrent, notamment pour l’accès à l’immobilier hors de prix.

Mais il n’y a pas la même culture d’Etat providence et de redistribution et ces questions sont complètement absentes des revendications.

Mobilisation

Le mouvement à Hong Kong est bien plus massif que celui des gilets jaunes. Au plus haut les gilets jaunes étaient 287.500 sur 65 millions (0.4%), au plus haut les manifestants à Hong Kong étaient 2 millions sur 7.5 millions (26%).

En France il y a eu très peu d’acteurs et beaucoup de spectateurs, à Hong Kong il y a eu beaucoup plus d’acteurs. Le mouvement de grève par exemple a été à peine perceptible en France alors qu’il a causé l’annulation de la moitié des vols à Hong Kong.

Si la mobilisation était plus faible en France le soutien est similaire et majoritaire dans les deux cas. Pas contre la courbe n’est pas la même, le soutien pour les gilets jaunes a eu tendance à diminuer avec le temps alors que le soutien aux manifestants de Hong Kong a pour l’instant eu tendance à augmenter.

Ce phénomène n’est pas le fruit du hasard mais d’une stratégie des manifestants Hongkongais qui tentent de convaincre une opinion publique généralement hostiles aux grèves et à tout ce qui perturbe la vie économique.

Les participants du blocage de l’aéroport ont par exemple présenté leurs excuses aux passagers, ce qui n’a jamais été le cas des gilets jaunes.

Violences policières

Les outils de la police sont assez similaires, gaz lacrymogènes, lanceurs de balles de défense. Leur utilisation est très critiquée par les manifestants dans les 2 cas.

Avec à Hong Kong des usages abusifs à bout portant et en intérieur que je n’ai pas observé en France. Il y a eu cependant de nombreuses accusations que les policiers visaient le visage, à Hong Kong et en France.

L’inspection générale de la Police Nationale a ouvert 116 enquêtes suite à des plaintes de manifestants pour violence policières. A ce jour les autorités hongkongaises refusent d’en ouvrir une seule. La police, qui qualifie ouvertement les manifestants de “cafards”, fait pression sur le gouvernement pour exiger qu’aucune enquête ne soit ouverte.

L’attitude de la police envers les manifestants est différente, à Hong Kong ils entrent très fréquemment dans des confrontations verbales voire des échanges d’insultes avec les manifestants alors qu’en France les policiers restent le plus souvent silencieux (même s’ils se font également insulter).

Un élément qui n’existe pas en France, les triades, qui sont des groupes criminels de mèche avec le gouvernement qui tabassent les manifestants pour les décourager de continuer à manifester. Il existe de nombreux soupçons de financement de ces triades directement ou indirectement par le gouvernement chinois. Ils bénéficient d’une clémence de la part de la police à laquelle on reproche la lenteur de son action et que des images montrent en train de discuter avec les auteurs sans les arrêter.

Enjeux

Les enjeux ne sont pas les mêmes, ceux qui demandent la démission de Macron savent que même si ils ne l’obtiennent pas il y aura tôt ou tard une élection et qu’un parti d’opposition pourra prendre le pouvoir, ce n’est pas le cas à Hong Kong.

La Chef de l’exécutif ne restera pas à vie mais sera remplacée par quelqu’un avec exactement les mêmes idées si le système ne se démocratise pas.

L’avenir de la France ne s’est pas joué avec le mouvement des gilets jaunes. L’enjeu était avant tout le quinquennat d’Emmanuel Macron, sa capacité à appliquer son programme, à conserver le pouvoir. Alors qu’à Hong Kong c’est la situation à long terme du territoire qui se joue. Son évolution vers un système démocratique ou vers un système autoritaire.

La démission de Carrie Lam, même si elle est demandée par certains, n’est pas du tout l’objectif principal du mouvement, puisqu’il n’y a pas d’élection ensuite, elle peut être remplacée par une autre marionnette de Pékin.

Christopher (pseudo) est un français ayant vécu à Hong Kong. Il est actif sur Twitter sur le compte @ChrisMcCandl.

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