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Plus d’un million de hongkongais ont marché dimanche afin de protester contre le projet de Carrie Lam d’autoriser des extraditions vers la Chine continentale.

Les autorités hongkongaises affirment que cette loi comblera un vide juridique et empêchera que la ville ne serve de refuge à certains criminels. Une partie de l’opinion redoute pourtant une utilisation politique des extraditions par Pékin.

Quant aux étrangers de passage et à ceux résidant sur le territoire, ils sont dans l’incertitude la plus totale et ne savent pas encore si la future loi s’appliquera à eux.

Pour y voir plus clair, nous avons posé nos questions à Angeline Chan. Cette solliciteuse (ce terme désigne un type d’avocat à Hong Kong) est membre du mouvement civil pro-démocratique “Progressive Lawyers Group”, créé en 2015.

En quoi consiste ce projet de loi tant décrié ?

Hong Kong a des accords d’extradition existants avec une vingtaine de pays dont les États-Unis et le Canada. Le projet de loi (ici dans son intégralité) vise à élargir ces accords avec d’autres pays et d’autres territoires, dont la Chine et Taiwan.

Comme le système judiciaire en Chine est opaque, les hongkongais sont vent debout contre ce projet.

Est-ce une demande de Pékin ou une initiative de Carrie Lam ?

Tout est parti d’un fait actualité comme explique France Info : En février, un Taïwanais a été accusé d’avoir tué sa femme mais d’avoir fui à Hong Kong pour échapper à la justice.

Il n’a pas pu être extradé vers Taïwan en l’absence d’accord bilatéral entre les deux territoires. Le gouvernement hongkongais a donc proposé de modifier la loi.

C’est, à mon avis, un prétexte pour faire passer un projet à caractère politique. D’ailleurs, Pékin a promis lundi de “soutenir fermement” le gouvernement local et son projet de loi.

Taïwan a toutefois précisé qu’il n’avait aucune intention de recourir à cette nouvelle loi, même si elle était votée, précise Le Monde.

Les différents types d’infractions pénales concernées :

Les traités actuels portent sur 46 types de crimes et délits. Grace à un important lobbying des milieux d’affaires, tout ce qui porte sur la finance et les échanges commerciaux (banqueroute, fraude fiscale, délits boursiers, propriété intellectuelle, atteintes graves à l’environnement et à la santé etc..) a été retiré du projet de loi actuel.

Il n’en reste donc plus “que” 37 et le magazine Quartz les liste ici.

Citons notamment les meurtres, agressions, menaces de mort, viol, kidnapping, corruption, blanchiment d’argent, trafic de drogue, entreprise à caractère terroriste, et, last but not least, les IVG intervenus au-delà du délai légal.

Ne sont désormais plus concernés que les crimes passibles d’au moins 7 ans de prison.

Les hongkongais risquent-ils, en théorie, la peine de mort en Chine ?

Cela n’est pas impossible. Apres tout, cette année, un Américain et un Canadien ont bien été condamnés à la peine de mort à la suite d’un procès sur fond de trafic de drogue.

Après la mobilisation monstre des manifestants à Hong Kong, la cheffe de l’Exectuif, Carrie Lam, a lâché un peu de lest et proposé de mettre en place des garde-fous afin de regagner un peu de soutient dans l’opinion.

Cependant, je doute que cette promesse sera inscrite dans le projet de loi, faute de temps (MAJ : la seconde lecture a été reportée au 20 juin).

Ce projet de loi présente-il un risque pour les étrangers vivant à Hong Kong ?

Ce projet de loi concerne tout le monde à Hong Kong, que ce soit les touristes, les salariés d’entreprises internationales ou les citoyens hongkongais. Autrement dit, il concerne toutes les personnes physiquement présentes à Hong Kong.

Soyons concret : nos lecteurs, en majorité les français de Hong Kong, risqueraient-ils quelque chose s’ils venaient, par exemple, à prendre position ou à proférer des injures envers le président chinois Xi Jinping ?

Non car l’exécutif hongkongais s’est engagé à ne pas envoyer sur le continent les personnes critiques à l’égard du pouvoir chinois.

Cependant, d’autres motifs peuvent être invoqués. C’est ainsi qu’en 2011, l’activiste politique chinois, Ai Wei Wei, a été arrêté…. pour évasion fiscale.

Il y a avait dimanche un million de personnes dans la rue. Y a-t-il eu des précédents dans l’histoire moderne de Hong Kong ?

manifestation Hong Kong loi extradition

La marche est comparable à la manifestation de 2003, qui avait vu un demi-million de personnes descendre dans les rues, forçant les autorités à renoncer à une loi controversée sur la sécurité nationale.

Le chef de l’exécutif, Tung Chee-Hwa, avait finalement été contraint de démissionner en 2005. A contrario, Carrie Lam semble décidée à faire passer son projet de loi à tout prix.

Le mouvement est-il organisé et politisé comme le fut Occupy Central ?

La manifestation de dimanche était organisée et relayée principalement par un parti politique du nom de “Civil Human Rights Fronts”. Néanmoins, beaucoup de hongkongais se sont mobilisés de leur plein gré.

Quand est-ce que la loi sur l’extradition sera votée ?

La deuxième lecture est prévue pour le 12 Juin (MAJ : elle est reportée au 20 juin) au LegCO (Conseil législatif de Hong Kong) et le projet devrait passer en troisième et dernière lecture le même jour. L’exécutif espère une inscription au journal officiel d’ici à fin juillet.

De quelle majorité dispose Carrie Lam au LegCO pour faire passer sa loi ?

La plupart des sièges au LegCO sont occupés par les partis conservateurs. Par conséquent, la loi a de forte chance de passer. La position des pro-Pékin “modérés” dépendra de l’évolution du mouvement à Hong Kong.

Est-ce la première fois qu’il y a un appel à la grève générale sur le territoire ?

Non. il y a déjà eu des grèves durant les émeutes de mai 1967 à Hong Kong.

Wyndham Street Hong Kong 22 Mai 1967

Le dernier gouverneur britannique de Hong Kong, Chris Patten, estime que ce projet controversé constituerait un “terrible revers” pour la réputation internationale de Hong Kong. N’est-ce pas exagéré ?

Non, cela n’est pas exagéré du tout. Chris Patten a raison de dire cela, car ce projet de loi va miner nos libertés, et la liberté est le socle même de Hong Kong.

N.B. nous avons, en vain, chercher à joindre des représentant de l’autre camp.

Propos recueillis et traduits par Kit Ng avec l’aide de Pierre-Yves Dupuis. Reproduction interdite.

France 24 consacre une émission à ce thème

France 24 a organisé une émission dimanche dernier sur le thème “Hong Kong : Pékin reprend la main ?”. Parmi les chroniqueurs et invités figuraient notamment l’artiste franco-hongkongaise Sony Chan, qui dépeint avec brio la société hongkongaise actuelle.

Pour aller plus loin…

La Hong Kong Bar Association, qui regroupe des avocats du Barreau de Hong Kong, a publié un document (ici en pdf) qui décrypte les éléments de la future loi qui posent problème parce qu’ils sont flous ou remettent en cause le fonctionnement actuel de la justice hongkongaise. Bonne lecture !