Cyril Delettre Walk Dont Walk photo
Walk Don’t Walk #9, 2020

Cyril Delettre est un artiste photographe français qui vit à Hong Kong depuis 7 ans.

Il expose actuellement la série Explorations à La Galerie Paris 1839, à Central. L’exposition est à voir jusqu’au 6 juin, dans le cadre du French May.

Quelle est la genèse de La Galerie Paris 1839 ?

J’ai ouvert cette galerie dédiée à la photographie, avec Marie-Florence Gros, en 2014. Nous étions venus à Hong Kong quelques années auparavant. Nous avions été étonnés de découvrir seulement deux galeries photo, alors que Paris en compte plusieurs centaines.

C’est également à cette époque que la ville a commencé à s’affirmer sur le marché de l’art avec Art Basel et le projet de musée M+ (NDLR : ouverture prévue en 2021).

Pourquoi la photographie plutôt que la peinture ?

C’est le médium de notre époque. La photographie est un très bon moyen de commencer à collectionner de l’art. On peut avoir accès à des œuvres majeures pour des prix raisonnables, ce qui n’est pas le cas en peinture.

Comment devient-on collectionneur ?

Être collectionneur ce n’est pas nécessairement posséder beaucoup d’œuvres, ni même, des œuvres chères. C’est plutôt une démarche consistant à former son goût et prendre plaisir à découvrir. On peut également collectionner la photographie à travers les livres.

Qu’est ce qui séduit les collectionneurs hongkongais ?

La photographie a une grande tradition en France mais c’est un média plus nouveau en termes de collection, ici. Le système des éditions demande à être compris. Le Noir et Blanc est plus valorisé en Europe ; moins ici où la couleur séduit davantage.

A Hong Kong, les collectionneurs se dirigent vers des artistes très reconnus mais ils hésitent à explorer. Ils sont moins « aventuriers ».

Quelle vision de Hong Kong transmettez-vous a travers cette exposition ?

Je présente « Explorations », l’exposition de deux séries : Walk Don’t Walk et Wild City.

Cyril Delettre 7 eleven hong kong
Walk Don’t Walk, 2020

Walk Don’t Walk

J’ai surpris les gens perdus dans leurs pensées aux passages piétons.

Dépouillés de toute représentation d’eux-mêmes, ils attendent simplement. Je les observe comme s’ils étaient sur scène, chacun portant mille histoires.

Le temps est suspendu, c’est une attente irréductible.

Une conversation silencieuse se crée. Ils sont presque immobiles. Entre eux et mon objectif, le flux des tramways et des bus crée un voile.

Cyril Delettre Walk Dont Walk
Walk Don’t Walk, 2020

J’essaye de confronter la vitesse de la ville au temps suspendu des individus, arrêtés dans leurs élans pendant ce court instant.

Pour moi, c’est une image symbolique de Hong Kong, où les temps se chevauchent.

Wild City

Wild City est un travail sur les murs vides que j’habille d’œuvres d’un artiste local, Grand So, créant des œuvres hybrides, jouant sur la technologie et la tradition, le contraste des matières, la différence de rythmes.

Cyril Delettre Wild City photo
Wild City #8

Je fais entrer l’artiste de rue dans mes représentations de la rue. Le bambou est une allusion aux échafaudages spécifiques de Hong Kong.

Comment compose-t-on une série de photos ?

Le travail se fait en deux temps. La prise de vue est facile et agréable. C’est un moment d’excitation et de plaisir intense. Mais ce n’est qu’une étape dans le processus artistique.

La deuxième étape se passe devant l’ordinateur. C’est ce qu’on appelle l’editing.

Dans un premier temps, on choisit, et c’est ce qui est le plus difficile. Car il faut constituer un ensemble cohérent pour que cela devienne une série structurée. Le choix d’une photo peut changer l’humeur de l’ensemble de la sélection.

Dans un second temps, on élimine. Parfois c’est dur de sacrifier une photo, car on y est attaché pour de mauvaises raisons, il faut être à cent pour cent convaincu par ce qu’on présente. Si on a un doute, il faut sortir la photo de la sélection. Si vous êtes indulgent avec vous-même, c’est le public qui vous rappellera à l’ordre.

La troisième étape, qui peut être concomitante avec la précédente, est le développement numérique des fichiers. Ces fichiers ne sont que des données brutes qu’il faut développer.

Avec l’argentique on choisit sa pellicule en fonction de l’effet visuel et de l‘humeur qu’on cherche. On fait le choix artistique au moment où on met la pellicule dans l’appareil.

Avec le numérique tout est ouvert donc on fait ce travail en post production. On développe, on crée une unité visuelle. Mais je n’altère pas l’image.

Sur quels matériaux sont imprimées vos photographies ?

J’utilise les services de Danny Chau (www.chaudigital.com) pour l’impression des grands formats. Il est très bien équipé et a surtout un bon sens artistique : il vous aide à obtenir le résultat souhaité. Un grand nombre de photographes lui font confiance. Il est aussi possible d’imprimer chez soi, il existe des imprimantes jet d’encre de très bonne qualité.

Cyril Delettre hong kong photo
Walk Don’t Walk, 2020

Les petits formats, eux, sont réalisés à Paris chez Graffiti. Le procédé s’appelle la Subligraphie Il s’agit d’une impression sur aluminium qui est ensuite passée au four. C’est très beau comme rendu et très résistant, notamment à l’humidité.

Qui sont les photographes qui vous inspirent ?

A mes débuts j’ai été très inspiré par Jacques-Henri Lartigue et Raymond Depardon.

Puis Sebastião Salgado, Joseph Koudelka et Bruno Barbey. Il y a chez eux une très grande force dans la composition, c’est très beau ! Dans l’art contemporain on se préoccupe plus du discours que des œuvres et encore moins du l’émotion esthétique.

Je suis tous les photographes de La Galerie, nous les avons choisis car ils sont capables d’avoir une consistance sur la durée.

Avec quel appareil photo travaillez-vous ?

Un appareil ne prend pas de photos. C’est l’artiste qui prend des photos. Ce qui est important c’est le regard, le choix du sujet, la façon de cadrer.

L’artiste a besoin de matériel pour faire des photographies. Il n’y a pas de bon choix, il n’y a pas d’appareil parfait. Le meilleur appareil est celui avec lequel on est bien, à l’aise, en confiance. Certains appareils modernes sont très performants mais ont des menus et une ergonomie impossible d’utilisation pour moi.

Avant de choisir un appareil, il faut commencer par définir le résultat qu’on souhaite obtenir et définir un processus de création. L’appareil est un moyen et non une finalité. Je choisis le matériel en fonction de ce que je veux faire à un moment donné.

Que recommandez-vous à un photographe débutant ?

D’aller faire un tour à Sim City sur Shantung Street à Mong Kok. On y trouve toutes les marques, en neuf et en occasion. Il est possible de négocier un peu si on paye cash.

Nous vivons une époque formidable car l’univers des possibles est sans limites. On peut mettre un objectif des années 50 sur un appareil neuf. Un objectif d’une marque sur un boîtier d’une autre marque, grâce aux bagues d’adaptation. Faire de l’argentique, du numérique, des procédés alternatifs, mixer le tout…

Prendre des cours de photographie à Hong Kong, c’est utile ?

Aujourd’hui on pense qu’il n’est plus nécessaire de connaître la technique car les appareils contemporains sont très perfectionnés. Mais il ne s’agit pas là de faire une bonne photo, il s’agit d’obtenir la photo qu’on veut avoir. C’est une bonne idée d’apprendre la technique, cela permet d’aller plus loin dans son travail, d’être plus exigeant. Il faut connaître parfaitement la technique pour pouvoir s’en libérer et laisser libre cours à sa créativité.

Y a-t-il des photographes qui vous contactent dans l’espoir d’être exposés ?

Oui, il faut m’envoyer un email (contact@lagalerie.hk). Je regarde tout et je réponds à tout le monde. Mais bien sûr la sélection est rude. Kayee C m’a contacté de cette façon et nous avons le plaisir de la représenter aujourd’hui.

Nous avons une activité commerciale, sur un marché compliqué. Les collectionneurs restent frileux envers les artistes qui n’ont pas déjà une solide réputation, des livres parus et des expositions dans des musées réputés.

Cyril Delettre photo HK
Walk Don’t Walk #14, 2020

Vous avez travaillé sur une bâche monumentale recouvrant la façade de la gare d’Austerlitz. En quoi consistait ce projet gigantesque ?

Le projet de la Gare d’Austerlitz est hors norme : par sa taille 60 mètres de long et 7 mètres de haut, par le nombre de personnes qui ont pu le voir sur une période de trois ans.

Les équipes de Gares et Connexions ont été fantastiques car ils m’ont offert une totale liberté de création, ils se sont impliqués dans le projet et m’ont aidé et soutenu tout au long. Il y a eu une vraie collaboration client-artiste. J’ai été touché que l’œuvre ait suscité les compliments des monuments historiques.

Vous avez d’abord fait des études d’économie avant de vous pencher sur l’image. Les économistes sont-ils de bons artistes ?

Sebastiao Salgado a fait de l’économie et cela ne lui a pas nui.

J’ai appris la photographie par moi-même dans des livres, des revues spécialisées. J’ai eu un labo Noir & Blanc très tôt. J’ai appris la composition avec un livre qui a été fondateur pour moi : La Composition en photographie, par Harald Mante chez Daissin et Torla.

J’ai fait une école de cinéma : ESEC à Paris. Dans une école il faut prendre et non pas attendre de recevoir, il faut avoir une soif de connaissance, c’est formidable pour échanger et confronter ses points de vue avec les autres étudiants.

Aujourd’hui il est possible d’apprendre la photo avec des tutos en ligne. Les workshops avec un photographe expérimenté ou des stages courts peuvent être très intéressants.

Quel est votre endroit préféré à Hong Kong ?

J’aime me promener et me perdre dans Hong Kong. Il y a une grande diversité d’ambiances, d’architectures, c’est très varié d’un quartier à un autre.

Je suis souvent étonné que nos amis en France ne connaissent pas Hong Kong sous cet angle et encore moins avec tous ces espaces de nature vierge.

Et prendre le Star Ferry me fait revivre à chaque fois ma première découverte de la ville.

Est-ce difficile de s’adapter à l’environnement artistique local ?

Non. L’atmosphère est très énergisante, très positive, elle me porte.

Que peut-on apporter à la scène locale en venant de l’étranger ?

Nous avons un historique personnel et des références visuelles et culturelles différentes et donc des repères artistiques complémentaires.

En tant que galerie, nous essayons de créer des passerelles entre l’est et l’ouest, de faire découvrir et partager notre enthousiasme pour des artistes de tous horizons.

En tant qu’artiste, chaque individu apporte son bagage, au-delà même de sa culture, selon sa personnalité. Pour moi l’émerveillement est encore à fleur de peau.

Pourquoi avez-vous décidé de participer au French May ?

Le French May est un moment très important de la vie culturelle de Hong Kong. C’est une fête populaire. Nous participons en qualité de Projet Associé, nous bénéficions de leur soutien et de leur communication.

Explorations – Solo Exhibition by Cyril Delettre
La Galerie Paris 1839
74 Hollywood Rd, Central, Hong Kong

lagalerie.hk

La Galerie Paris 1839 Hong Kong

Propos recueillis avec l’aide de Yolane Japhet et Myriam Förstel.